Les causes des échecs des intégrations régionales en Afrique
juillet 1st, 2010 by e-servicesEn 1962, alors que la décolonisation de l’Afrique subsaharienne venait pratiquement de s’achever, le géographe René Dumont écrivit un livre intitulé “L’Afrique est mal partie”.A cette époque, l’Afrique a ressentie la nécessité de se doter d’une organisation intergouvernementale. Ainsi naissait l’Organisation de l’Unité Africaine (O.U.A) en 1963 qui réunissait l’ensemble des pays africains (pays ségrégationnistes exclus) sur le mode de la coopération intra-gouvernementale et siégeant à Addis Abeba. Lors de cette rencontre, les thèmes abordés furent le non alignement, la solidarité panafricaine, la préservation de l’intangibilité des frontières et la condamnation du colonialisme et de l’apartheid. Des lors, en tant qu’organisation continentale, l’OUA devient un forum efficace qui permet à tous les Etats membres de se saisir des questions liées au continent. Au fil des décennies, de nombreuses organisations régionales voient le jour dans les quatre coins du continent. Le « péché originel » de toutes ces organisations fut le manque d’un « principe de conditionnalité » qui aurait pu servir de moyen de contraintes vis-à-vis des nouveaux entrants. Au contraire les organisations régionales ont préféré opter pour une politique d’adhésion la plus vaste possible et ouverte à tous les États africains. Le bilan sur l’intégration africaine est plus que mitigé, d’aucun parle même d’un constat d’échec.Problematique Pourquoi les processus d’intégration économique en Afrique piétinent alors que le processus est amorcé depuis des décennies ? Pourtant au vue de la situation économique mondiale, l’intégration semble être la seule voie d’issue pour le développement du continent. Il serait illusoire de croire que chaque pays africain procédera tout seul à son développement. Mais il convient de noter aussi que développement ne signifie pas foisonnement des organisations régionales. I. Les obstacles allant à l’encontre de l’intégration en AfriqueA.L’instabilité politique et sécuritaire chronique Le continent africain constitue sans aucun doute avec l’Amérique du Sud la zone la plus instable du globe. Depuis les indépendances, l’Afrique a été le théâtre d’affrontements et des conflits interétatiques ou civils. De 1974 à 2003, la documentation française a répertorié environ 29 conflits sur l’ensemble du continent. En 2004, L’Union Africaine (U.A) avançait le chiffre de 14 pays en guerre ou vivant une situation précaire d’après guerre. Sur la période 1990 à 2007, l’Afrique a connu une vingtaine de conflits (la crise ivoirienne, la crise en République Démocratique du Congo (R.D.C), le génocide rwandais, la crise au Somalie etc.)L’Afrique bat tous les records, les indépendances acquises, ce fut alors le temps des dictateurs et des coups d’Etat à répétition. On a répertorié 73 putschs réussis entre 1952 et 2004 (sur plus de 200 tentés). L’Afrique de l’Ouest totalise à elle seule, 35 coups d’états entre 1960 et 2006. Environ 101 chefs d’Etat ont quitté le pouvoir par la force dans les quarante années qui ont suivi les indépendances. Ces coups de force ont poussé les pays européens a ajouté à la quatrième Convention de Lomé en1995, l’article 366 bis, qui est une clause de non exécution des partenariats entre l’Union Européenne (U.E) et les pays Afrique Caraïbes Pacifique (ACP) en cas de manquement aux règles de l’Etat de droit. Cette disposition conditionne L’aide à la mise en place d’une démocratie.Devant cette instabilité politique qui a des conséquences désastreuses sur l’économie des Etats, il est difficile d’envisager le dynamisme des regroupements régionaux. Concernant le conflit au RDC, à la fin des années 90 on a parlé de « guerre africaine ». En effet, Sept pays africains sont engagés dans les combats avec deux coalitions s’affrontant sur le sol congolais. D’un côté, nous avions les troupes gouvernementales de Kabila, les milices rwandaises « Interahamwe », les ex-Forces armées rwandaises (ex-FAR), les milices tribales congolaises « Maï-Maï », appuyées par l’Angola, la Namibie, le Zimbabwe, et le Tchad et de l’autre, des factions rebelles congolaises, rivales entre elles, soutenues tour à tour selon leurs intérêts par le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi. Ce conflit reflète le mal qui gangrène le continent africain.B.La multiplicité des organisations internationales parfois concurrentesDans leur quête pour l’unité et le développement économique et social sous l’égide de l’OUA, les pays africains ont pris un certain nombre d’initiatives et réalisé des progrès substantiels dans de nombreux domaines. Nous pouvons citer le plan d’action de Lagos adopté en 1980 définissant des programmes et les stratégies visant à promouvoir un développement entretenu et la coopération entre pays africains. La charte africaine des Droits de l’Homme et des Peuples adoptées en 1981.Le 9 septembre 1999, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’OUA ont adopté une déclaration demandant la création de l’Union Africaine en vue d’accélérer le processus d’intégration sur le continent afin de permettre à l’Afrique de jouer le rôle qui lui revient dans l’économie mondiale.L’avènement de l’UA est ainsi considéré comme un événement majeur dans l’évolution institutionnelle du continent. L’UA est basée sur la vision partagée d’une Afrique unie et forte et sur la nécessité de bâtir un partenariat avec les gouvernements et toutes les couches de la société civile afin de renforcer la solidarité et la cohésion entre les peuples africains. L’intégration régionale est envisagée comme un tremplin pour atteindre l’unité africaine. Les communautés régionales constituent la première pierre de l’édifice de l’intégration africaine. L’idée est que dans l’ensemble du continent si les regroupements régionaux font preuve d’un dynamisme, dans un ultime processus, nous aurons une seule entité qui regroupera en son sein toutes les entités inferieures déjà performantes.Les Communautés Economiques Régionales (C.E.R) sont censées créer des zones de libre échange, puis des unions douanières et enfin la coordination et harmonisation horizontales aidant doivent mettre en place à terme un marché commun africain.L’Afrique compte quatorze C.E.R et environ 200 organisations intergouvernementales, cette multiplicité est source de nombreux dysfonctionnements. En effet, La plupart des pays adhérent à deux ou plusieurs blocs régionaux. Les mécanismes d’appartenance à un ensemble régional ne sont pas contraignants. Les Etats ne sont pas soumis à une période de pré adhésion comme c’est le cas dans l’union européenne ou une période d’observation permet de voir la vitalité de l’économie du candidat. Pour illustrer notre propos nous prendrons l’exemple de la République Démocratique du Congo (SADC, COMESA, CEEAC) et du Kenya qui appartiennent à quatre blocs régionaux.Ces appartenances multiples ont pour conséquences un manque d’efficacité de ces organisations et une volatilité des contributions qui paraissent déjà faibles. Les Etats doivent contribuer dans plusieurs blocs ce qui conduit à des retards dans la mise en place des programmes.Le financement insuffisant des politiques et programmes d’intégration régionale est une des principales faiblesses du processus d’intégration. A titre d’exemple, la COMESA et la CEMAC ont vu leur taux de recouvrement des contributions diminué passant de 100%en 1995 à 54% en 1998. Il n’y a quasiment pas de fonds structurels au niveau des institutions.Le cas de concurrence avérée est retrouvé au niveau du rôle que veut jouer la Communauté des Etats Sahélo-Sahariens qui a été créée le 4 février 1998 (CEN SAD) sur la scène continental. Elle regroupe 29 Etats ce qui est étonnant dans la mesure où la bande sahélo sahélien regroupe 12 Etats. La CEN SAD a été créée à l’initiative du Président lybien, elle est reconnue comme C.E.R par l’Union Africaine. Si nous observons le rôle que s’octroie le CEN SAD sur le terrain, on se rend compte qu’elle essaie de faire concurrence à l’Union Africaine. L’article 1 de l’organisation lui donne mandat dans tous les domaines ensuite on y retrouve comme membre des pays comme la République Centre Africaine, le Cap Vert ou les Comores. La CEN SAD S’empare de toutes les questions continentales et son principale « bailleur de fonds » est la Lybie qui en fait un instrument de diplomatie active face à l’Union Africaine.C.La différence de développement économique entre les EtatsLa majorité des pays africains sont classés parmi les pays les moins avancés du globe. Certains de ces pays sont caractérisés par un endettement extérieur très poussé. Clairement dans certains cas, nous avons des disparités de développement énormes au niveau des potentiels économiques. C’est le cas de l’Afrique du sud avec son voisin le Lesotho ou la Nigéria avec le Togo. On observe une certaine réticence des Etats riche à sacrifier leurs intérêts notamment au profit des objectifs économiques régionaux. Dans une moindre mesure, ils veulent contrôler l’organisation régionale du fait de leur puissance économique. Ces propos sont Illustrés par le « contrôle de la SADC par l’Afrique du Sud, du Nigéria sur la CEDEAO, de la Cote d’Ivoire sur l’UEMOA, le Kenya domine la Communauté d’Afrique de l’Est et le Cameroun sur l’Union douanière de l’Afrique Centrale. Concilier les intérêts parfois contradictoires de pays différents par leur taille, leurs ressources naturelles et leurs résultats économiques semblent difficile surtout pour les « géants africains »Ces différences de développement peuvent expliquer dans un sens le faible taux d’échange intra- communautaire (10%). Le manque d’infrastructure ferroviaires ou routières de qualité ne concourent pas aux échanges entre les Etats alors que les pays voisins devraient être les premiers partenaires économiques.A titre d’exemple, il existe à la périphérie de Porto Novo au Benin une route de terre qui peu fréquentée dans la journée est parcourue la nuit par des camions qui se frayent un chemin entre les nids de poule et apportent du pétrole et d’autres marchandises provenant du Nigéria, juste de l’autre côté de la frontière. Aucun contrôle douanier n’est effectué sur ces produits qui ne sont pas comptabilisés dans les statistiques officielles des échanges commerciaux du Bénin. La vente de ces produits permet de répondre aux besoins des consommateurs et la survie de milliers de petits exploitants répartis dans l’ensemble du pays.On déplore dans les faiblesses de l’intégration, le cout élevé de la communication entre les pays africains. En effet, un appel téléphonique du Sénégal vers la France équivaut à un appel vers le Benin quant au cout. Il en est de même pour les billets d’avions qui sont très élevés entre les villes africaines. Un autre fait symptomatique, le voyageur est obligé dans des cas incroyables de passer par l’Europe pour rallier deux villes africaines. Les hommes d’affaires africains doivent souvent patienter de 6 à 8 semaines avant d’obtenir un visa pour se rendre dans d’autres pays africains. Au fil des ans, malgré la création des nombreuses organisations dans les différentes régions, elles n’ont dans l’ensemble guère contribué à accroître le commerce ou les autres échanges entre pays africains. Dans de nombreux cas, le premier partenaire économique reste l’ancienne puissance coloniale. II Les solutions à envisager pour renforcer l’intégration africaineA .Une nécessité de bâtir un espace de paix et de sécuritéLe préalable à toute intégration régionale est la paix et la stabilité dans tous les pays africains. En Afrique, tout au long des décennies on a noté différents types de conflits qui freinent la paix. Nous avons les « conflits internes armés » se déroulant à l’intérieur d’un Etat dont les soubassements sont le fait ethnique (Rwanda), le fait interconfessionnel (Nigéria) ou encore le peuple qui se soulève contre une dictature. L’autre type de conflit est celui « inter étatique » qui a opposé le Mali au Burkina Faso ou le Tchad au Libye. Une intégration réussie semble difficile si des Etats dans une même aire géographique connaissent des conflits.On remarque une montée en puissance de l’Union africaine et d’autres organisations régionales présentes sur le continent dans la gestion et la prévention des conflits dont le nombre a beaucoup augmenté au cours de ces dernières années.Le Traité de l’UA vise à doter l’union d’une défense et de sécurité commune. Dans la gestion des conflits, des Organisations sous régionales sont allées dans certains cas jusqu’à prendre la direction même des opérations de maintien de la paix. C’est l’exemple de l’ECOMOG, la force ouest africaine d’interposition de la CEDEAO déployé au Libéria.Au sud de l’Afrique, La SADC ambitionne une capacité régionale de maintien de la paix. Véritablement, c’est aux organisations africaines de mettre fin aux conflits qui pullulent dans le continent. La paix doit figurer au cœur de toute stratégie d’intégration..B.L’urgence de rationaliser un foisonnement d’organisations qui se chevauchent à l’intérieur d’une même régionLe constat général en matière d’intégration en Afrique ne souffre d’aucune contestation. Le foisonnement de toutes ces organisations régionales nécessitent une rationalisation immédiate pour arrêter la « prolifération ».Il est urgent de procéder à une réduction de toutes ces organisations au profit d’une seule organisation par région géographique. L’effet « doublon » a montré ses limites, le résultat est une action non cordonnée des organisations qui peuvent agir sur un même domaine. La plupart des organisations régionales faute de subvention sont plongées dans une extrême léthargie. En Afrique centrale, on retrouve deux organisations régionales qui jouent sensiblement le même rôle. Il s’agit de la CEEAC et de la CEMAC, les pays membres gagneraient à en faire une seule organisation pour une plus grande efficacité. En Afrique de l’ouest, l’UEMOA et CEDEAO abondent dans ce sens la en ayant en ligne de mir une seule organisation à terme. On peut souligner aussi que les pays francophone qui constituent l’UEMOA sont attachés à leur organisation mais une harmonie complète entre l’UEMOA et la CEDEAO afin de garantir un marché économique sous régional unifié est entrain de prendre forme. Un nombre « réaliste » d’organisations permettrait de faire des économies qui pourraient être alloué à des fonds structurels chargés de compenser les inégalités entre les Etats (amélioration des infrastructures).En termes de palmarès des organisations régionales, trois institutions économiques se détachent en tête : UEMOA, CEDEAO et la SADC. La Communauté économique des pays des Grands Lacs (CEPGL), qui comprend le Rwanda, le Burundi et la République démocratique du Congo, est la plus mal classée due en grande partie aux conflits intempestifs qui pullulent la région. De même, les conflits au sein de l’Union du fleuve Mano (UFM), qui rassemble la Guinée, le Libéria et la Sierra Leone, ont aussi rencontré des performances très faibles au départ même si depuis l’arrêt des conflits on a observé une légère progression. C.La nécessaire prise en compte du secteur informel et de le société civile Le secteur informel représente plus de 60% des activités intra-communautaire. Il a pris de l’ampleur au point de concurrencer le secteur formel dans les années 70. Pour tenter de définir le secteur informel, c’est l’ensemble des activités économiques qui se réalisent en marge de législation pénale, sociale et fiscale ou qui échappent à la Comptabilité Nationale. Le secteur informel échappe à la régulation de l’état même si on assiste à des tentatives. Ce qui amplifie le secteur informel dans les pays africains c’est l’incapacité de l’état à répondre aux attentes de la population qui pour juguler le chômage se tourne vers l’informel. Pour « imager » notre propos le secteur informel sert de « bouée de sauvetage » au secteur « formel » ou l’égal .Le secteur informel, en Afrique, a une importance prépondérante à tel point que la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International( F.M.I) l’encouragent jusqu’à insérer ses activités dans les stratégies de développement du continent. Les pays africains doivent de même prendre plus en compte ce secteur et le réguler ou même le « repenser » car il est facteur de développement. Le secteur informel est même trans frontaliers dans certaines aires géographiques. La société civile de plus en plus présente dans les états africains a un rôle à jouer dans l’intégration africaine. Beaucoup d’entre elles œuvrent sur le continent à son développement en s’appropriant des questions majeures comme la santé ou la lutte contre la corruption.ConclusionLe continent africain s’inscrit dans une logique d’intégration régionale à l’instar des autres intégrations mondiales. Un constat d’échec semble inéluctable mais il faut reconnaître aux pays africains leur jeunesse. En effet, ces premières vagues d’indépendances ont commencé à partir de 1960 et se sont poursuivis sur des décennies .L’Afrique a voulu calqué l’Europe en matière d’intégration en plaçant l’intégration économique au premier rang des priorités .La sécurité et la défense étant censées suivre la coopération et l’intégration économique. Il faut mettre en lumière qu’en réalité en Europe on a commencé par la paix et la sécurité .C’est le refus d’une troisième guerre mondiale qui a été le plus puissant moteur pour la paix en Europe. L’unification européenne commence avec la CECA et l’EURATOM, c’est à dire avec la mise en commun des moyens de la guerre .Il semble difficile d’atteindre la stabilisation des pays africains par un processus comparable à celui qui a eu lieu en Europe .Une telle solution n’est pas probable ni souhaitable d’ailleurs .Il ne faut pas oublier que les états européens sont « des enfants de la guerre » et pour reprendre la formule de Charles Tilly « En Europe l’Etat a fait la guerre et la guerre a fait l’Etat ».L’avenir n’appartient plus à l’Etat moderne mais à des formes régionales plus large qui sans supprimer les Etats, les intègrent dans une entité supérieure. Il faudrait envisager une intégration régionale africaine plus « réaliste », plus ambitieuse et moins tout « azimut ». Babacar Ndiaye
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